03 Avril 2007
 
La Voix des Éditeurs:
Presse arabe : plus de liberté… et plus d’auto-lamentation

« Qui a tué la presse écrite ? », titrait en septembre 2006 l'hebdomadaire anglais The Economist. Pareil faire-part de décès n'a pas laissé de marbre le World Editors Forum (WEF), organisation des rédacteurs en chef au sein de l'Association Mondiale des Journaux, qui s'est aussitôt dépêché de sonder le moral des rédacteurs en chef, éditeurs et autres directeurs de publication. Le résultat ? Il est plutôt de bon augure puisque 85% des 435 personnes  qui ont répondu au questionnaire mis au point par le WEF voient l'avenir de leur journal en rose. A l'occasion de la publication des conclusions de ce premier baromètre des salles de rédaction, APN a rencontré Bertrand Pecquerie, le directeur du WEF pour savoir quel diagnostic il pose sur la presse arabe.

APN : Que révèle ce premier baromètre pour le monde arabe ?

BP : Le premier point important est que l'on ne note pas de différence de comportement par rapport au reste du monde. Il existe véritablement une communauté de rédacteurs en chef. On ne trouve pas de différence majeure entre les pays très riches et les nations en développement en termes de journalisme et d'organisation de la salle de rédaction. Les rédacteurs en chefont tous la même attitude : 85% d'entre eux se disent optimistes pour l'avenir de leur propre journal. Ils comprennent tous qu'ils traversent une phase de transition très rapide (d'environ 10 ans) entre le journal imprimé et le journal en ligne. En effet, une majorité relative, 40%, estiment que dans dix ans c'est en ligne que l'on lira le plus souvent les nouvelles. Et 35% pensent encore que ce sera encore dans un journal papier. On n'observe pas de différence entre l'Inde, les pays du Golfe et Paris. Il n'y a pas cette idée que les pays riches sont très en avance et les pays en développement à la traîne. Enfin, la dernière idée forte c'est l'évolution des journaux vers un plus grand nombre de pages consacrées aux analyses et aux opinions.

APN :  Il n'y a donc pas de spécificité propre aux rédacteurs en chef arabes ?

BP : En fait, la question qui s'est avérée la plus discriminante pour les pays arabes est la suivante : A l'avenir, quel pourrait être la plus forte menace qui pèserait sur votre indépendance éditoriale ? « La pression politique » est une réponse qui n'est pratiquement pas citée par les rédacteurs en chef d'Amérique, en Europe occidentale et même en Amérique du Sud ; en revanche dans certains pays asiatiques, africains et arabes c'est la première réponse donnée. Ce sont les gouvernements qui sont perçus comme la plus grande menace et à hauteur de 40%. Dans le monde arabe, on n'évoque ni les actionnaires, ni les annonceurs mais bel et bien le pouvoir politique. C'est à ce niveau là que l'on note un clivage.

APN : Il y a deux ans, dans un éditorial intitulé Ce qui va mal dans la presse arabe, vous déploriez notamment le fait que les éditeurs ne se considéraient pas comme un quatrième pouvoir. Vous regrettiez aussi le manque d'institutions représentatives des médias. (Voir l'article APN du 7 janvier 2005). Portez-vous le même diagnostic aujourd'hui ?

BP : Il y a des nuances. La bonne nouvelle est que l'Egypte aura un rôle moteur dans l'éveil de la presse arabe. Historiquement, l'Egypte et le Liban ont eu un poids considérable. La presse égyptienne a connu une sorte de traversée du désert alors que le pays recèle de bons journalistes. Aujourd'hui on assiste tout de même à un réveil de la presse égyptienne malgré le contexte de répression. C'est une cocote-minute qui bout. Je pense notamment au journal Al Masri Al Youm dirigé par Hisham Kassem qui s'apprête à lancer un nouveau titre. Je pense aussi au nouveau quotidien Al Dustour. On assiste à l'apparition d'une presse indépendante dans un pays extrêmement peuplé, ce qui aurait été impossible il y a cinq ou six ans. Le pouvoir est obligé de céder et se rassure en se disant que c'est la télévision qui prime et que ce n'est pas parce que tel journal est vendu à 100 000 exemplaires que les choses vont changer. Et sur ce point, les autorités se trompent car le rôle de l'écrit dans ces pays est considérable.

J'attends donc beaucoup de l'Egypte et du Liban où vient de naître un nouveau titre Al Akhbar en août 2006. Le fait qu'on créé aujourd'hui des journaux d'opposition, et Al Akhbar a une position anti-américaine mais ne soutient pas non plus le Hezbollah, est assez encourageant. Dans ces pays de vieille tradition de presse écrite, il y a un renouveau.

Il a eu des progrès aussi au niveau des regroupements professionnels puisqu'une association des journaux du golfe est née, la MEPA (Middle East Publishers Association) même si le statut juridique d'association n'existe pas à Dubaï. Et c'est une tentative d'apparaître comme un quatrième pouvoir en faisant bloc plutôt que cavalier seul dans le rapport du journal avec son actionnaire, qui est souvent un prince ou un proche du pouvoir politique. On se regroupe pour exister en tant que contre-poids face au pouvoir politique.

APN : Qu'en est-il des pays du Maghreb ?

BP : Il y a un pays pour moi qui est un modèle, c'est le Maroc. A chaque fois que j'organise un séminaire en Egypte ou ailleurs, je fais intervenir des Marocains pour dire « voilà un pays qui était muselé et où existait une presse d'un niveau extrêmement bas : celle du palais et des organes d'opposition qui passaient leur temps à critiquer la moindre décision ». Il y a une quinzaine d'années, le Maroc était vraiment au niveau zéro, ce qui correspond à ce qu'on trouve aujourd'hui en Tunisie.

Aujourd'hui, le Maroc est dans une phase où le fait de lire un journal n'est plus lié à un comportement politique. En même temps, la répression n'est pas définitivement éradiquée comme l'illustrent certaines affaires récentes (voir article d'APN du 4 janvier 2007). Mais malgré tout un espace de liberté a été gagné. Je vois plutôt les dernières condamnations comme des épiphénomènes. Le Maroc reste un bon modèle, puisqu'en quinze ans, on est passé de l'absolutisme total à une certaine diversité, même si un quotidien de qualité fait encore défaut.

APN : Et qu'est-ce qui va encore mal dans la presse arabe ?weblog_r3_c1.jpg

BP : Un point négatif, que j'émettrai avec réserve puisque ne parlant pas arabe je n'ai pas directement accès aux journaux : il semble qu'avec la deuxième guerre du Liban et d'Irak, les journalistes arabes sont un peu retombés dans l'auto-lamentation. Il y a un bouc émissaire facile : les Etats-Unis. Il y a les pauvres Palestiniens qui sont écrasés sous les bombes et les obus, et c'est le bien ; le mal étant incarné par les Etats-Unis et Israël. On est encore dans un journalisme du bien et du mal. Et ce manichéisme, effet pervers des deux conflits extrêmement forts dans la région, empêche de penser tous les autres problèmes. A ce niveau-là, il y a une régression. Ce manichéisme est mortifère pour le journalisme.

Ceci étant, la nouvelle génération qui arrive, qui veut enquêter et qui n'a pas les mêmes blocages que ses aînés exerce une pression. Ce vent de fraîcheur se manifeste à travers les blogs souvent tenus par des journalistes ou des professionnels de la communication parfois sous des noms d'emprunt. Il y a donc malgré tout une parole qui se libère.

APN : La prolifération des chaînes d'informations est-elle une menace pour la presse écrite ?

BP : Je ne le pense pas. La presse écrite reste le domaine des élites et des classes moyennes. Le développement rapide de la télévision, avec Al-Jazira puis Al-Arabiya, fait que l'on saute une étape. La presse écrite a joué un rôle fondamental dans le développement de la démocratie en Occident. Le modèle arabe tel qu'il est en train de se développer ne passe plus par l'apprentissage du débat démocratique via la presse écrite. On assiste à une sorte de court-circuitage des journaux. C'est une autre façon de pratiquer la démocratie qui aura pour effet la naissance de démocraties beaucoup plus sensibles aux mouvements d'opinion, aux passions plutôt qu'à une opinion structurée que confère la lecture régulière d'un journal. Et ce court-circuit est typique du monde arabe, je ne l'observe ni en Inde, ni en Chine ni en Amérique latine.

Pour de plus amples informations, contactez Bertrand Pecquerie, directeur du WEF
email : bpecquerie@wan.asso.fr