28 Mars 2007
 
La Voix des Éditeurs:
Irak : Contrainte à l’exil

Latifa Al Duleimi est la rédactrice en chef de Hala, une revue culturelle fondée en 2005 à Bagdad. En tant qu'intellectuelle, qu'auteure et que rédactrice en chef, mais aussi en tant que femme refusant de céder aux pressions obscurantistes, elle était probablement plus exposée à un attentat que la majorité de ses compatriotes. A l'heure où le pays entame sa cinquième année de guerre et où le nombre de journalistes tués en Irak bat tous les records, Latifa Al Duleimi, 54 ans, n'avait d'autre choix que de quitter son pays. Elle a trouvé refuge en France et vit aujourd'hui à la Maison des journalistes à Paris. Fondée en mai 2002, cet établissement abrite des journalistes du monde entier sérieusement menacés dans leur pays d'origine du fait de leur profession. APN a rencontré Latifa Al Duleimi quelques jours après son arrivée à la Maison des journalistes.

APN : Comment présenteriez-vous la revue Hala ?

LAD : Hala est une revue culturelle fondée en 2005. Elle coûte 8 dinars irakiens (soit 0,004 EUR) et est diffusée à 3 000 exemplaires. Nous y avons publié des articles sur les sites historiques irakiens. A travers ces papiers, nous avons essayé de rassembler le peuple irakien et de créer des liens entre les divers groupes ethniques et religieux qui composent la société irakienne. C'était une tentative de faire renaître l'espoir car nos vies n'ont toujours été que désespoir, guerres et occupation.

APN : Pourquoi avez-vous quitté l'Irak ? halamagazine_1.jpg
LAD : En août dernier, je me rendais à mon bureau quand une bombe a explosé près de nos locaux. Quelques jours plus tard, alors que j'étais en déplacement à Amman, des soldats américains se sont introduits chez moi. Ils ont défoncé les portes, saccagé mes livres et ouvert tous les fichiers qui se trouvaient sur mon ordinateur. Quand ils sont repartis, la maison ressemblait à un champ de ruines. Quelques semaines plus tard, une voiture bourrée d'explosifs a explosé devant chez moi. Et tout juste une dizaine de jours apr
ès, une autre bombe a explosé à Alhamria, où je réside. Il y a environ deux semaines, les insurgés ont décrété l'instauration d'un émirat islamique dans mon quartier. Peu de temps après cela, les forces américaines et irakiennes ont réagi en bombardant la zone si bien qu'aujourd'hui je ne sais même pas s'il subsiste encore quelque chose de ma maison.

APN : Sous le règne de Saddam, les journalistes évitaient certains sujets que l'on peut librement aborder aujourd'hui.
LAD : Lors des deux premières années de l'occupation (2003-2004), les journalistes avaient la liberté d'écrire sur les sujets de leur choix. Ils pouvaient critiquaient le gouvernement, l'occupation américaine ou la situation sociale. Mais depuis, l'extrémisme a pris le dessus si bien que les journalistes, les écrivains et autres libres penseurs sont devenus la cible d'attaques terroristes.

APN : Quel fut l'effet de la chute du régime de Saddam sur la scène médiatique irakienne ?

LAD : Au lendemain de la chute de l'ancien régime, un certain nombre de nouveaux journaux et de magazines firent leur apparition dans les kiosques. Il semblait que tout le monde était avide de faire usage de la liberté d'expression après une longue période d'oppression et de tyrannie.  Mais après un bref répit, de nombreux titres ont cessé de paraître pour différentes raisons. Le grand nombre de publications lancées ces dernières années en surprend plus d'un, mais il ne faut pas oublier que les Irakiens ne peuvent se passer de lecture. Certains sont même prêts à économiser sur leur budget alimentation ou vêtement pour acheter un livre. Les personnes éduquées sont assoiffées de savoir et très intéressées par toutes sortes de publications. Avant d'être détruite par les bombes des fanatiques et des ennemis de la civilisation et de la libre pensée, la rue Al-Motanabi à Bagdad était l'incarnation vivante de cette fébrilité intellectuelle.

APN : Comment voyez-vous l'avenir de l'Irak ? Pensez-vous y retourner un jour ?

LAD : Quand la situation se sera stabilisée, j'y retournerai bien sûr. Mais je ne pense pas que c'est pour demain. Au début, j'étais optimiste et je pensais que les choses rentreraient dans l'ordre en sept ans. Mais la situation se détériore à vue d'oeil. Le pays est dominé par les extrémistes. Je ne pense donc pas que la situation s'améliorera avant quinze ans.
Le chaos actuel est un héritage de l'ancien régime dictatorial. La violence dont nous sommes aujourd'hui les témoins n'est que la réaction à l'oppression et à la tyrannie subies par le passé. En outre, l'occupation américaine constitue une source supplémentaire de violence. L'Irak agit aujourd'hui comme un aimant qui attire les fondamentalistes et autres extrémistes qui, en l'absence d'un gouvernement fort et de véritables capacités de défense, combattent cette occupation au nom du jihad.
Le malaise économique s'aggravant et le chômage atteignant des niveaux records chez les jeunes, la violence et la résistance à l'occupation sont à leur comble. Ce qui restait des infrastructures irakiennes, déjà mises à mal par la Guerre du Golf de 1991, est actuellement détruit par l'occupation.