09 Mars 2007
 
Nouvelles du Monde des Médias:
''S’incliner c’était devenir des brosses à reluire''. Un entretien avec Zakya Daoud, une figure emblématique du journalisme marocain.


Née en 1937, à Bernay, au coeur de la Normandie, Jacqueline David deviendra Zakya Daoud en 1963, soit l'une des figures les plus emblématiques du journalisme marocain. Sa notoriété, cette autodidacte qui a quitté l'école à 16 ans, la doit surtout à Lamalif, une revue francophone audacieuse qu'elle fonde en 1966 avec son époux Mohamed Loghlam. Pendant ces vingt-deux années d'existence, cette publication dont elle était rédactrice en chef fera appel à des intellectuels de renom de la trempe de l'historien marocain Abdellah Laroui. Et son lectorat ne cessera de s'élargir... un peu trop au goût des autorités de l'époque qui jugent ce mensuel de réflexion menaçant. Et paradoxalement, c'est le succès qui aura raison de Lamalif. Près de 20 ans après la sortie du dernier numéro, Zakya Daoud publie aux éditions Tarik un livre où elle raconte Les Années Lamalif. A cette occasion, APN l'a rencontrée.


APN : Pourquoi utilisez-vous un nom d'emprunt et d'où vient-il ?

ZD : C'est la traduction arabe, plus ou moins approximative, de mon nom Jacqueline David. Je suis arrivée au Maroc en 1958 et un an plus tard j'ai obtenu la nationalité marocaine. Et Jacqueline est petit à petit devenue Zakya. En fait, j'ai pris ce pseudo à la demande du directeur de Jeune Afrique dont j'étais correspondante de 1963 à 1966 et qui m'avait laissé cinq minutes pour en choisir un.


APN : Comment présenteriez-vous Lamalif à ceux qui ne l'ont pas connue ?

ZD : C'est une revue mensuelle qui a existé au Maroc de 1966 à 1988. Elle était politique sans le dire et affichait le social, le culturel et l'économique mais tout était politique. Elle a évolué dans une période qui correspondait à la fin de la lutte de pouvoir entre ce qu'on pourrait appeler, pour aller vite, l'opposition incarnée par l'USFP (Union Socialiste des Forces Populaires) et la monarchie. Au moment de la victoire de cette dernière contre ses adversaires, lesquels n'ont pas pour autant cessé d'exister, prévalait une lutte intéressante au plan politique et social. On assistait à une confrontation d'idées. En outre, en cette époque de fin de tiers-mondisme triomphant, le Maroc était le théâtre d'un grand bouillonnement culturel. C'est à cette époque que surgissent les principaux créateurs marocains, les poètes tout comme les peintres ou les écrivains.


APN : Comment est née l'idée de ce titre ? Lamalif correspond à deux lettres arabes qui associées forment le mot la qui signifie non en arabe.

C'est mon mari qui l'a trouvé. C'est une manière ambiguë de dire qu'on est contre. Contre tout. L'idée est que tout doit être remis en question.


APN : A combien tiriez-vous ? Et à quel prix était vendu Lamalif ?

On a commencé avec un tirage de 3000 et à la fin on était à 12 000 sachant que chaque exemplaire était lu au moins par dix personnes. Au début, Lamalif coûtait 2 dirhams puis en augmentant la pagination de 46 à 90 pages nous sommes passés à 7 dirhams. Les étudiants qui nous lisaient avec acharnement et qui se passaient la revue entre eux disposaient de bourses minuscules et c'est pour cette raison que l'on ne pouvait pas considérer d'augmenter les prix.


APN : Trouviez-vous des annonceurs facilement ?

ZD : On avait de la publicité tant du secteur public que privé. Il faut dire que l'on n'était pas trop gourmand non plus et la publicité n'était pas d'un prix fou. C'était une tout autre période de la presse.


APN : Alors pourquoi l'aventure Lamalif s'est-elle arrêtée ? Visiblement pas pour des raisons économiques.

ZD : Non absolument pas. J'ai été menacée par Driss Basri [ndlr : ancien ministre de l'intérieur] qui trouvait qu'on vendait trop. Il m'a accusé d'avoir insulté le roi ce qui était faux. Il cherchait un prétexte. En fait, ça s'est arrêté car on devenait trop important. Il m'a fallu beaucoup d'années pour digérer la fin de Lamalif et comprendre ce qui s'était passé. L'explication est politique : il ne fallait plus qu'on existe. Le régime avait réussi à récupérer beaucoup de nos contributeurs et il ne voulait pas que ces gens-là aient une double appartenance en quelque sorte. C'était l'époque où après avoir accaparé les partis politiques puis les journaux des partis politiques, il fallait qu'il récupère les intellectuels. D'ailleurs cet accaparement des intellectuels a commencé au début des années 80 et sonne le glas de la liberté et du bouillonnement intellectuel.

En même temps, il ne voulait pas nous interdire mais revenir sur nos avantages acquis c'est-à-dire la liberté. Il voulait tout simplement nous enchaîner et revoir notre statut d'autonomie dans un espace totalement contrôlé au sein duquel on évoluait. On savait nous-mêmes quels étaient les points qu'on ne devait pas aborder. On savait où étaient nos limites à l'inverse des jeunes journalistes aujourd'hui qui ignorent où sont les lignes rouges parce qu'ils les ont poussées très loin et du coup ça leur revient dans la figure comme un boomerang.

On avait donc un espace qu'on savait délimité et contrôlé et qu'on avait réussi à agrandir en touchant plus de 120 000 personnes et le ministre de l'intérieur m'avait dit c'est « trop ». Il voulait limiter notre distribution à 1000 exemplaires dans les facultés. Il croyait qu'on allait s'incliner comme les autres. Or s'incliner c'était devenir des brosses à reluire et il n'en était pas question. Et donc on a arrêté.


APN : Vous n'avez jamais envisagé de reprendre ?

ZD : Au début oui mais aujourd'hui je n'en ai plus l'âge, ni la force. C'est une telle ascèse.


APN : Si Lamalif existait encore aujourd'hui, à quoi ressemblerait sa couverture ?

ZD : Nos couvertures arboraient souvent des dessins signés d'artistes comme Jean Gourmelin [ndlr : illustrateur de presse français]. Et d'ailleurs ce sont ces couvertures qui nous valaient d'être saisi. Je pense à la saisie complète du numéro paru au lendemain des émeutes de Casablanca en 1981. Ce n'est pas l'article qu'on nous reprochait mais le dessin de couverture. On y voyait des tombes qui se soulevaient sous l'effet des racines des arbres. On a souvent été embêté à cause de nos dessins. Je pense notamment à celui où l'on voit un type qui monte un escalier et en haut il n'y a rien. Aujourd'hui, si on existait on serait probablement tenté comme tout le monde par la quadrichromie.


APN : Pourquoi avoir choisi de revenir sur ces années Lamalif en les racontant dans un livre ? cop-2_1.jpg

Ce livre je ne voulais pas le faire. J'ai reculé tant que j'ai pu mais tout le monde me disait il faut le faire, qu'il s'agissait d'un devoir de mémoire. Je me suis dit pourquoi pas. Puis j'ai cherché à en faire un ouvrage collectif car toute seule je n'avais pas la neutralité nécessaire. Il se trouve que les autres co-auteurs, d'anciens contributeurs, se sont défilés. Et moi j'avais déjà commencé. Et une fois que j'ai commencé quelque chose il faut que j'aille jusqu'au bout.

APN : Quel regard portez-vous sur la situation actuelle de la presse marocaine ?

ZD : Je suis très gênée de répondre à ce genre de questions car ce n'est pas l'objet du livre, lequel porte sur la période qui va de 1966 à 1988. En outre, la situation actuelle de la presse au Maroc est assez compliquée. Beaucoup de journaux ont des problèmes. Je n'ai pas d'avis à donner sur la question dans le cadre d'une interview accordée à l'occasion de la sortie de ce livre... C'est d'une autre période qu'il s'agit.


APN : Sauf que vous êtes bien sûr l'auteur de ce livre mais aussi la journaliste Zakya Daoud à qui l'on a très envie de poser cette question...

ZD : Justement, je ne veux pas qu'on fasse cet amalgame. Aujourd'hui, et je le dis dans mon livre, le Maroc est un autre pays. Ceci étant, bien sûr il y a des permanences. Le socle n'a pas du tout changé mais la mentalité des gens, la façon dont ils prennent la parole, dont ils écrivent, dont ils s'assument, bien ou mal, a complètement changé.


APN : Etes-vous satisfaite de la tournure que prennent les choses ?

ZD : La presse, la liberté de parole, la défense des libertés constituent des vagues qui montent et qui descendent. On est élevé dans l'idée que l'Histoire serait une ascension permanente alors que la période que l'on vit montre que c'est faux. On est dans une Histoire constamment tournante. Les vagues se lancent à l'assaut des forteresses et des tabous. La question est de savoir si ça va durer et est-ce que c'est durable. Je n'en sais rien.

Toutefois, ce qui m'a frappé lors d'un débat auquel j'ai récemment participé à Casablanca, c'est que, comme l'ont expliqué ceux qui travaillent dans la presse marocaine aujourd'hui, nous, à l'époque, on avait l'appui de l'université, ce qui est vrai, et qu'on a évolué avec l'université qui, à cette période, était à dominante progressiste. Or, aujourd'hui, les facultés sont à dominance islamiste et nous sommes dans une tout autre configuration. Il n'y a pas que la lutte avec le pouvoir à mener.

En même temps, comme le faisait remarquer un jeune journaliste, au cours de ce même débat, les lignes rouges qu'affrontait Lamalif ont été dépassées. Il espérait qu'un jour ses enfants pourraient faire un Canard Enchaîné et outrepasser à leur tour les lignes rouges des années 2000. Ce sont les vagues que j'évoquais. Mais ce n'est pas non plus évident. Les débats d'aujourd'hui sont beaucoup moins frontaux, beaucoup plus dilués, plus ambigus que ceux de la période Lamalif.


APN : Depuis plusieurs années, vous signez de plus en plus de livres et de moins en moins d'articles. C'est un choix ?

ZD : Non. C'est plus facile pour moi d'écrire des articles mais on ne m'en commande pas. Pendant des années j'ai couru la pige et maintenant j'en ai assez.


lamalif1-1_1.JPG