27 Juillet 2007
 
Liberté de la Presse:
Le paradoxe de la liberté de la presse

Dans un article publié dans l'Arab Reform Bulletin, le journaliste et militant des droits de l'homme Kamel Labidi dresse l'inventaire des dernières violations de la liberté de la presse dans le monde arabe.

Le 2 juin dernier a marqué le second anniversaire de l'assassinat de l'écrivain libanais Samir Kassir, sans que l'on ait la moindre idée de  l'identité de ceux qui firent exploser sa voiture et réduirent au silence l'une des voix les plus critiques envers les régimes autocratiques de la région - et notamment a l'égard de la famille Assad en Syrie. Le fait que les responsables continuent d'échapper à tout châtiment a ouvert la voie à d'autres crimes similaires, comme le meurtre de Gebran Tueni, propriétaire du journal al-Nahar et membre du Parlement libanais, ou encore la tentative d'assassinat de la journaliste Mai Shadyaq. Il y a eu aussi, la semaine même du meurtre de Kassir, la découverte du corps mutilé du journaliste libyen Dayf al-Ghazal dans la cité de Benghazi. A l'exception des services secrets libyens, personne ne sait qui l'a enlevé et torturé à mort. Il était connu pour ses textes publiés en ligne contre l'oppression et la corruption caractéristiques du régime de Mouammar Kadhafi.

Ces dernières années ont favorisé l'apparition d'une situation étrange : les journalistes se sentent menacés dans toute la région, qu'ils travaillent dans des pays où les restrictions à la liberté de presse se sont accrues - l'Arabie saoudite, la Syrie, la Tunisie et la Libye - ou dans des pays où les « lignes rouges » commencent à disparaître, comme le Maroc, l'Algérie, l'Égypte ou le Yémen.

Symptôme de ce paradoxe : l'Egypte où grande liberté et mesures drastiques contre ceux qui transgressent des interdits relativement flous vont de pair. Les autorités égyptiennes ont permis l'apparition de journaux indépendants (en particulier Al-Masri al-Yawm et le retour d'Al-Dustur après près de sept ans d'interdiction), ce qui a favoris une amélioration notable de la qualité du débat public. Elle a aussi vu les membres de l'opposition et les militants de la société civile bénéficier d'une plus grande exposition médiatique, alors qu'ils étaient autrefois considérés comme des ennemis du régime. Mais au même moment, l'Égypte a connu une augmentation exponentielle des procès intentés aux journalistes en raison de leurs écrits, en particulier ceux révélant des cas de corruption et de torture. Certains délits sont passibles de prison, malgré les promesses du président Moubarak qui s'était engagé à mettre fin à ces pratiques. Par exemple, en février, le blogueur Karim Amer a écopé de quatre ans de prison pour avoir exprimé son mépris de l'Islam et insulté le président. En mai, la journaliste Huweida Taha a été condamnée par contumace à six mois de prison pour avoir nui aux intérêts de l'Égypte et publiée de fausses informations. Taha avait réalisé un documentaire sur la torture diffusé par la chaîne de télévision Al Jazeera et émis des doutes sur la volonté de Moubarak à engager l'Égypte vers de réelles réformes démocratiques.

Dans divers autres pays, la situation est identique : les régimes utilisent la voie judiciaire pour régler leurs comptes avec les journalistes. En Algérie, par exemple, Mohammed Benchicou (fondateur du Matin, aujourd'hui interdit) a été condamné à deux ans de prison en 2004 après avoir publié un livre très critique sur le président Bouteflika. Au Yémen, des journalistes sont emprisonnés de temps à autre sous des prétextes politiques imaginaires ou bien enlevés et battus, comme c'est arrivé à Jamal Amer en 2005. Ces dernières semaines, un certain nombre de nouveaux sites web ont été fermés au Yémen.

Au Maroc, les journalistes qui ont profité d'une réforme politique plus importante que dans la plupart des autres pays arabes sont toujours à la merci du régime, une situation que renforce la législation qui place le roi et sa famille au-dessus de la loi. La condamnation d'Ali Lamrabet à trois ans de prison en 2003 et l'interdiction ultérieure d'écrire pour avoir diffamé le roi et menacé l'intégrité territoriale de la nation constituent un exemple frappant. Le journaliste Boubker al-Jama'i a pour sa part été contraint de quitter le pays au début de cette année, en raison des poursuites répétées et du harcèlement dont il faisait l'objet. Au moins le Maroc reconnaît-il ouvertement que son système judiciaire manque d'indépendance; on peut lui accorder un bon point pour son honnêteté.

Outre ces cas d'abus et de poursuites, mentionnons les nombreuses attaques dont ont été victimes les journalistes en Irak depuis l'invasion américaine de 2003 et qui ont contribué à faire du monde arabe, la région la plus dangereuse au monde pour les journalistes. Les États-unis et l'Europe ont ignoré le problème, clairement plus intéressés par la coopération avec les dirigeants arabes que par le soutien à la liberté de la presse. Cependant, cette triste réalité n'a pas empêché les journalistes et les blogueurs arabes de poursuivre leurs sacrifices en faveur de la liberté d'expression. Ce que la communauté internationale doit à de tels professionnels, c'est, au moins, la garantie que ceux qui ont commis les crimes les plus abominables, comme les assassins de Kassir et Tueni, soient poursuivis. Bien que la résolution de tels cas risque de s'avérer difficile, c'est devenu plus qu'une possibilité après l'adoption de la résolution 1757 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, qui établit un tribunal international chargé d'enquêter sur, entre autres crimes, l'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais Rafik Hariri.

Kamel Labidi est journaliste tunisien. Article traduit de l'arabe par Kevin Burnham

Cet article est republie avec l'aimable autorisation de Arab Reform Bulletin, Volume 5, numero 5 (juin 2007) (www.carnegieendowment.org/ArabReform) (c) 2007, Carnegie Endowment for International Peace."