03 Juillet 2007
 
Liberté de la Presse:
Le Matin ou l’information officiellement fiable

Un papier intitulé Le culte de la personnalité a valu au journaliste marocain Ahmed Reda Benchemsi, directeur du Groupe TelQuel, le Prix Samir Kassir 2007. Ci-dessous un extrait de l'article primé où Benchemsi explique avec son humour et son impertinence légendaires comment le quotidien Le Matin conçoit sa Une sans jamais faillir au culte de la personnalité royale.

Les titres drolatiques du Matin ? Ils sont, le plus souvent, décidés à la MAP. Les photos du roi, chaque jour à la Une. C'est le Palais qui les choisit, et les envoie. Pour le reste, on brode... et ça rapporte ! Ce qui vaut pour la télévision publique vaut pour la presse officielle: toute activité royale, même la plus infime, doit être traitée en Une - ça a valeur de loi. On pense, bien entendu, à l'inénarrable Le Matin du Sahara et à son alter ego arabophone Assahra al maghribiya, les deux principaux titres du groupe Maroc Soir - des titres qui, malgré leurs ventes relativement modestes, se font un point d'honneur d'imprimer deux éditions par jour, pour ne rater aucun fait et geste du roi. Il serait en fait plus juste de parler de l'agence de presse officielle MAP, puisque ce sont ses textes sur les activités royales qui irriguent Le Matin et Assahra. Avec une consigne stricte donnée aux responsables d'édition des deux quotidiens : il ne faut jamais changer une virgule d'un texte de la MAP. Souvent, le titre de Une du Matin (qui doit impérativement être traduit en arabe pour Assahra) est choisi à la MAP. Quelqu'un au cabinet royal (qui ? le secret est bien gardé) intervient aussi, souvent, sur le nombre de colonnes à allouer à telle information, ou à telle dépêche. Quant aux photos de Mohammed VI (il y en a une nouvelle chaque jour, toujours publiée en Une), elles sont systématiquement envoyées par le Palais. Qui les choisit ? Sans doute le même mystérieux personnage du cabinet royal... Certaines sources, généralement très bien informées, dissent que le roi choisit parfois ses photos lui-même... Mais à ce stade, comment distinguer les infos confidentielles des légendes ? Ce qui est certain, c'est que la Une de ce qui a longtemps été présenté comme le premier quotidien du royaume est décidée en dehors des locaux de ce même quotidien. La tonalité des titres du Matin, tous les Marocains la connaissent. « SM le Roi Mohammed VI s'enquiert » de ceci, « lance les travaux » de cela, «accomplit la prière du vendredi » à telle mosquée, etc. Et encore, il s'agit là d'activités clairement identifiées. Considérer qu'il s'agit d'informations intéressantes pour le lecteur est, après tout, un choix éditorial souverain. Mais que se passe-t-il si SM le Roi ne fait rien, un jour, de précis et d'identifiable ? Le Matin ne recule pas pour autant et titre « Intérêt constant de SM le Roi pour le développement humain », ou toute autre formule qui ne veut rien dire, mais qui a l'avantage d'entretenir le culte de la personnalité sur une base quotidienne. On a même vu, récemment, ce titre de Une : « La visite royale à la wilaya d'Oujda imprime une nouvelle dynamique à l'essor de la région ». Mohammed VI, lui, avait quitté Oujda la veille. Mais les effluves qu'il y avait laissés étaient suffisantes pour que Le Matin en fasse sa Une. Faut-il parler du corps des articles ? Leur structure est toujours la même: cela commence invariablement par « SM le Roi Mohammed VI » (le tout, en lettres majuscules) a fait telle ou telle chose, détaillée selon les strictes indications de la MAP, donc du dossier de presse officiel. A la suite de quoi on apprend que Sa Majesté a été saluée, à son arrivée sur le site de son activité du jour, par tel, tel et tel haut personnage (leur liste, toujours exhaustive peut dépasser 20 lignes) ; et qu'à cette occasion, il a décoré untel et tel autre. S'il s'agit d'une audience royale, aucun des présents dans la salle n'échappe à la sagacité de la MAP, donc du Matin (qu'il s'agisse ceux qui « accompagnaient » l'invité royal ou de ceux parmi nos officiel qui « ont assisté » à l'audience). En revanche, ce que tous ces gens se sont dit au juste, la teneur des «messages » qu'ils se « remettent » régulièrement les uns aux autres ou, tout simplement, l'enjeu réel de telles audiences... tout cela ne concerne en rien les lecteurs. Idem pour les télégrammes de voeux reçus par Mohammed VI ou envoyés par lui. Les lecteurs du Matin ont toujours droit aux textes complets. Comme personne ne les lit jamais, personne ne peut se rendre compte du fait qu'il s'agit le plus souvent de « copier-coller » assez visibles. Dernièrement, deux télégrammes royaux publiés l'un au-dessous de l'autre contenaient, à peu de choses près, le même texte. Il s'agissait pour le roi de féliciter, à l'occasion de leurs fêtes nationales respectives, les présidents de l'Algérie et du... Cap Vert ! Il est pourtant permis de penser que nos relations avec notre belliqueux voisin sont légèrement plus stratégiques que celles avec une lointaine île d'Afrique Australe. Il n'empêche. On ne demande pas aux lecteurs du Matin de penser, mais d'ingurgiter. L'essentiel est de ne jamais oublier que toute activité royale, de quelque nature qu'elle soit, est d'une importance capitale. Il n'appartient ni au Matin, ni à ses lecteurs, de les hiérarchiser, et encore moins de les analyser. A moins, bien entendu, qu'il ne s'agisse de louer la « vision stratégique de Sa Majesté en matière de » ceci ou cela...Rassurons-nous, il en a une pour chaque sujet, à en croire l'éditorialiste Hassan Alaoui. A noter que, contrairement à Moulay Ahmed, son illustre prédécesseur au Matin, ce Alaoui-là n'a aucun accès au roi pour se permettre de décliner ses « visions ». Manifestement, il improvise... Il est vrai qu'il y a autre chose à lire que Le Matin. Il est vrai que Le Matin ne vend que 25 000 exemplaires en moyenne chaque jour - trois fois moins qu'Assabah, le premier quotidien du royaume. Alors, épiphénomène ? Non, car malgré sa ligne éditoriale plutôt particulière (Moulay Driss Alaoui Mdaghri, un ancien ministre de l'information de Hassan II, disait avec finesse qu'on y trouve « de l'information officiellement fiable »), Le Matin reste, de loin, le premier support publicitaire du royaume. Ou est-ce plutôt à cause de sa ligne éditoriale ? Dans un marché ou le boycott publicitaire des journaux indépendants est une pratique encore répandue, les annonceurs, l'élite économique du royaume, ne veut prendre aucun risque. Le roi veut un non-journal comme ça ? Alors c'est là qu'il faut apparaître. Mieux : c'est là où il faut publier des encarts publicitaires particuliers, félicitant le roi et appelant sur lui la bénédiction divine à chaque occasion (une fête nationale, son anniversaire, celui de n'importe quel membre de sa « glorieuse famille »)...TelQuel avait fait le calcul, en 2004 : en deux jours de fête du trône, Le Matin, L'Opinion et L'Economiste avaient publié pas moins de 117 annonces de voeux déférents, totalisant un chiffre d'affaires d'environ 2 millions de dirhams. En deux jours ! Mieux : alors que pour une publicité « normale», les pratiques du marché font que des réductions de 30 à 50% sont accordées aux annonceurs, sur ces encarts là, zéro réduction ! Ou alors un maximum de 10%, si on insiste énormément. « On ne fait pas de dégressif pour les voeux de Sidna », nous avaient répondu, à l'époque, les responsables commerciaux de ces trois quotidiens.