26 Juin 2007
 
La Voix des Éditeurs:
Souvenirs de Beyrouth

Nadia Al-Saqqaf, rédactrice en chef du Yemen Times, raconte une surprenante après-midi au sein de  la rédaction du quotidien libanais An-Nahar.

Il était près de 16h30.

Nous étions toutes les trois, Fatima, Amel et moi-même, autour de Marie Claire Feghali, rédactrice en chef du quotidien An-Nahar à Beyrouth, l'observant alors qu'elle rédigeait un article sur la dernière bombe qui avait explosé dans la capitale libanaise.

Tout d'un coup, elle s'est levée et nous a jeté un regard catastrophé et a demandé :
« Vous avez entendu ?! »

On sentait un mélange d'excitation et de panique parcourir la salle de rédaction. Tous les rédacteurs en chef et journalistes se sont rués sur leur téléphone ou sur Internet pour trouver l'explication à la détonation qu'ils avaient tous entendue.

« Entendu quoi ? » lui avons-nous demandé.
« L'explosion ! D'habitude, les terroristes, probablement le groupe Fatah Al-Islam, s'y mettent plus tard, après 23 h. Mais il semble que cette fois, ils commencent de bonne heure. »

J'ai jeté un oeil à mes consoeurs qui secouaient la tête en signe de dénégation.

« C'est certainement un pneu qui a explosé ou quelque chose qui s'est écroulé », lui répondis-je pour la calmer alors qu'elle zappait d'un site de télé locale à l'autre sur son ordinateur, en quête de l'information qu'elle souhaitait.
« Non, j'en suis sûre, l'explosion a produit un bruit étouffé et sourd. Je connais ce bruit », insistait-elle.

Au cours des dix minutes qui ont suivi, nous avons partagé avec les journalistes d'An-Nahar la pression et la peur qui sont leur lot quotidien en raison de l'instabilité du pays.
En tant que journalistes yéménites en visite, nous n'avions aucune idée de ce que signifiait l'exercice de ce métier à Beyrouth, du moins jusqu'à ce moment-là.

Notre visite avait été organisée par l'Association Mondiale des Journaux, dans le cadre de la formation qui m'était offerte en récompense du Prix Gebran Tueni.

En fin de compte, il s'agissait bien de l'explosion d'un pneu. Mais nous venions d'être les témoins d'une scène indispensable.

Tout d'abord, le regard des journalistes trahissait autant la peur que l'excitation. Ils ont téléphoné à leurs proches pour savoir si tout allait bien, puis leurs correspondants sur le terrain ainsi que ce qu'ils appelaient leurs « correspondants de sécurité » pour obtenir des informations. Le mélange d'émotion et d'excitation était inouï.

Ensuite, j'ai découvert et envié la certitude des journalistes que la nouvelle serait diffusée. Quelques minutes à peine après l'incident, Marie-Claire zappait sur les différentes chaînes télévisées locales et parcourait les dépêches d'agences de presse pour obtenir des détails.

Au Yémen, nous apprenons ce qui se passe dans notre pays via Al-Jazira ou CNN avant que notre télévision locale n'en parle. Parfois, elle n'en parle jamais.

J'ai découvert que les Libanais adorent la politique. Si rien ne se passe, les politiciens créent des nouvelles pour se retrouver sur le devant de la scène.

Au cours de nos cinq jours à An-Nahar, les communiqués de presse inondaient la salle de rédaction, et n'importe quel journaliste pouvait décrocher son téléphone pour obtenir le commentaire d'une personnalité.

Pour nous, au Yémen, il est très difficile de trouver des informations, soit parce que ceux qui les détiennent ne veulent pas les partager, soit parce qu'il n'y a pas d'information crédible à exploiter.

Lors de notre visite à An-Nahar, nous avons pu discuter avec des membres de la direction, qui nous ont raconté leurs expériences et ont répondu à nos questions avec plaisir. Ce qui était très enrichissant, car An-Nahar est l'un des plus anciens journaux du monde arabe.

Trois générations ont influencé le journal et la quatrième, dont fait partie Nayla Gebran Tueni, prépare cette institution à poursuivre son chemin encore plus loin.

C'était une excellente expérience, que je recommande à tous. La visite d'autres entreprises de presse permet non seulement de rencontrer de nouvelles personnes, mais offre également une vue d'ensemble des médias arabes.

Je suis revenue avec quantité de photos, beaucoup de cartes de visite et un coq bleu en souvenir de François Akl, rédacteur en chef à An-Nahar. Je l'ai suspendu dans ma salle de séjour, devant ma fenêtre, et le matin, lorsque les rayons du soleil se reflètent sur le coq, je me rappelle le slogan de feu Gebran Tueni « Chaque fois que le coq chante, An-Nahar (le jour) se lève ».

Juin 2007