20 Juin 2007
 
Liberté de la Presse:
El Watan, une success-story algérienne

Entretien avec le directeur d'El Watan, premier journal francophone indépendant d'Algérie, qui prospère malgré un climat pas toujours favorable à la parole libre.

El Watan a été un des tous premiers journaux indépendants à faire son apparition dans les kiosques algériens au début des années 90. Depuis son lancement, son directeur, Omar Belhouchet, a essuyé plus d'une cinquantaine de procès. Il a même échappé à une tentative d'attentat. Malgré les intimidations du pouvoir, son intransigeance quand il s'agit de défendre la liberté de la presse n'a jamais failli et lui a valu de nombreux prix dont la Plume d'Or, récompense décernée annuellement par l'Association Mondiale des Journaux, en 1994.
A l'issue de la table ronde consacrée à la liberté de la presse en Afrique, organisée la veille de l'ouverture du Congrès mondial des journaux qui s'est tenu au Cap début juin 2007, APN s'est entretenu avec Belhouchet. Une occasion d'évoquer la situation de la presse en Algérie aujourd'hui, de revenir sur les années de plomb mais aussi d'en savoir plus sur les projets d'avenir (vraisemblablement radieux) de l'entreprise El Watan, premier journal francophone d'Algérie qui emploie quelque trois cent personnes dont une centaine de journalistes.

APN : Quelle est la situation de la presse algérienne aujourd'hui ?
OB :
Elle était pénible et très difficile il y a quelques années, elle l'est beaucoup moins aujourd'hui. Entre les années 1993 et 1998, plus de 70 journalistes ont été assassinés. La situation s'est beaucoup améliorée de ce point de vue. Les rapports à l'époque détestables entre les journalistes et les pouvoirs publics continuent d'être difficiles. Les condamnations sont régulières car la volonté d'empêcher les journalistes de faire leur travail subsiste.

APN : Quelles sont les lignes rouges ?
OB :
Je ne crois pas que les journaux aient des lignes rouges, mais effectivement, lorsqu'on parle de corruption, de crises politiques au sommet, les autorités s'impatientent. Elles deviennent fébriles et font agir pour les plus fragiles d'entre nous les rétorsions économiques et commerciales et pour les autres le harcèlement judiciaire.

APN : Que faudrait-il changer dans la loi régissant les médias en Algérie ?
OB :
Il faudrait dépénaliser les délits de presse et à cet égard, je me félicite de ce qui a été dit ce matin au cours de la table ronde consacrée à la liberté de la presse en Afrique. Les témoignages étaient poignants, très sérieux et très crédibles. Je crois que l'appel à lancer au gouvernement algérien, mais aussi aux gouvernements africains, c'est de laisser les journalistes travailler et dépénaliser l'acte d'informer. Les journaux y gagneraient en qualité et en crédibilité et les journalistes en sérénité.

APN : L'exil de nombreuses plumes et les assassinats de journalistes expérimentés pendant les années de plomb ont brisé la chaîne de la transmission du savoir et de l'expérience. Comment avez-vous comblé le vide laissé ?
OB :
Il y a quelques années, c'était effectivement le vide dans les rédactions. Nous avons recruté des journalistes et formé sur le tas avec l'aide de spécialistes algériens mais aussi avec l'assistance d'organismes internationaux comme l'Association Mondiale des Journaux. On a énormément formé ces dernières années. Et l'une de mes plus belles satisfactions, c'est de voir beaucoup de journalistes formés sur le tas devenir de grands professionnels exigeants et pertinents. Nombre d'entre eux n'ont pas fréquenté d'écoles de journalisme et sont excellents aujourd'hui.
Nous continuons actuellement à former beaucoup de journalistes au sein de notre rédaction. Ce métier est très important pour la démocratie en gestation dans notre pays. Et un journalisme correctement pratiqué peut considérablement aider à la manifestation de la vérité mais aussi à faire avancer la démocratie. Pour un pays comme l'Algérie qui sort difficilement d'une guerre atroce c'est quelque chose de très précieux à mes yeux.   

APN : Il semble qu'aujourd'hui, la presse algérienne subit également les pressions des annonceurs privés et plus seulement celles du pouvoir.
OB :
Nous sommes effectivement entrés dans une nouvelle phase avec l'irruption de la publicité du secteur privé algérien et international. Parler de pressions des annonceurs me semble trop fort par rapport à celles qu'exerce l'Etat. Ceci étant, il est vrai que lorsqu'un annonceur vous donne de la publicité et que des articles critiquent un peu sa gestion, il s'énerve. Mais à ma connaissance aucun annonceur n'a retiré sa publicité suite à des critiques par un journal quel qu'il soit.

APN : Revenons sur les années de plomb. Dans une récente interview, vous avez estimé que la presse a joué entre 1993 et 1998 un rôle qu'elle n'aurait pas dû être la seule à endosser et que maintenant elle revenait à des standards internationaux.
OB :
L'idée que je voulais soumettre au débat c'est que nous avions eu à partir de 1993, en raison de la démission des hommes politique dans mon pays, à jouer un rôle qui dépassait celui d'informer les lecteurs. Les journalistes et les directeurs de journaux étaient devenus des leaders d'opinion. Indéniablement, le combat contre l'islamisme et le terrorisme est un combat qu'il fallait mener mais nous n'aurions pas dû être les seuls à le faire. Du fait de la démission des politiques et de l'affaiblissement des partis mais aussi par crainte du terrorisme, puisque quiconque parlait était assassiné, un groupe de journalistes se sont retrouvés au devant de la scène. Maintenant que la situation politique et sécuritaire s'est considérablement améliorée, je crois que nous devons, après avoir mené un journalisme de combat, revenir à des standards internationaux, c'est-à-dire informer selon les règles de la crédibilité et de l'objectivité.

APN : Comment ce journalisme plus en conformité avec les standards internationaux se traduit-il dans le contenu d'El Watan ?
OB :
Nous proposons beaucoup plus d'enquêtes, de reportages et des suppléments spécialisés. Bien sûr, il y a toujours des pages consacrées à la politique mais un peu plus d'espace revient aux faits de société et à l'économie surtout que le secteur privé connaît un début exceptionnel.

APN : Vous prévoyez de lancer une édition « dominicale » qui paraîtra le vendredi (qui correspondant au deuxième jour du week-end en Algérie). Pouvez-vous nous en parler ?
OB :
Le lancement aura lieu dans quelques semaines. C'est une première en Algérie, le concept d'édition du week-end n'existe pas. Normalement, nous ne paraissons pas le vendredi. Au niveau du contenu, ce numéro comprendra toute l'actualité du jeudi et beaucoup d'enquêtes sociales, d'informations magazine et culturelles. C'est un journal qui sera naturellement « léger » au niveau des sujets abordés. Il comportera 32 pages, tout comme les autres éditions de la semaine.

APN : D'autres projets ?
OB :
Nous avons lancé trois suppléments ces trois dernières années, un supplément économie (paraissant le dimanche), un supplément immobilier (paraissant le mardi) et un supplément télévision (paraissant le jeudi). Nous prévoyons de lancer un quatrième supplément sportif. Nous sommes dans une phase de développement éditorial visant à nous rapprocher davantage des standards internationaux évoqués plus haut : faire moins de « politique » et investir fortement dans le journalisme. Les perspectives me paraissent assez intéressantes.

APN : Quel impact ces suppléments ont-ils sur vos recettes publicitaires ?
OB :
El Watan attire beaucoup de publicité car c'est un titre qui s'adresse aux couches moyennes. C'est notre ligne éditoriale depuis le premier jour. Ce n'est pas un journal populaire, et je n'ai rien contre ce type de titres, et dans la mesure où il s'adresse aux cadres, aux politiques, aux entreprises, nous avons exclusivement de la publicité du secteur privé puisque l'Etat refuse depuis une dizaine d'années de nous donner sa publicité.

APN : El Watan est une véritable succes-story algérienne... mais quels défis restent à relever ?
OB :
Tous les matins offrir à nos lecteurs un journal de qualité. Nous tirons actuellement à 160 000 exemplaires et plus on augmente le tirage plus notre responsabilité grandit. Il y a le souci de la crédibilité à El Watan qui est quelque chose de sacré.