14 Juin 2007
 
Liberté de la Presse:
Les tabous s’estompent, les difficultés persistent

Indéniablement, la situation de la presse s'est considérablement améliorée ces dernières années en Mauritanie. En dépit des progrès enregistrés, le secteur a encore de nombreux défis à relever dont la formation des journalistes qui fait cruellement défaut.


Islam, prostitution, esclavage... Voilà autant de tabous pour la presse en Mauritanie du temps où le président Ould Taya dirigeait le pays d'une main de fer pendant plus de vingt ans. Le putsch militaire du 3 août 2005 a eu raison de ce régime et a permis le déroulement en mars dernier des premières élections libres et pluralistes de l'histoire de la république islamique. Trois mois après ce scrutin, qu'en est-il de la liberté de la presse dans ce pays où il n'y a pas si longtemps les rédacteurs en chef devaient soumettre leurs articles à la direction des libertés publiques et attendre... parfois quelques jours, si le responsable était en déplacement, un récépissé de publication avant de mettre leur édition sous presse.

« Depuis le coup d'état militaire, nous connaissons un climat de liberté relative. Il n'y a plus de lignes rouges : ni l'esclavage, ni la corruption, ni le passif humanitaire, ni les trafics de drogue. Récemment, nous avons publié des reportages sur l'homosexualité et la prostitution. C'est une révolution d'aborder ces thèmes-là », confie Mamadou Sy, fondateur et directeur de publication de L'Eveil, le premier journal indépendant mauritanien. C'est en 1991 que paraît le premier numéro de L'Eveil. Le pays traversait alors l'une de ses périodes les plus tragiques. « Des milliers de négro-africains avaient été déportés au Sénégal et quelques années auparavant une centaine d'officiers négro-africains ont été massacrés par le gouvernement de Ould Tayah » rappelle Sy qui décide alors de renoncer à son statut de « journaliste à l'agence nationale d'informations détaché à la présidence du gouvernement » pour lancer un hebdomadaire qui donnerait « une information juste et vraie » et ouvrirait un débat politique porteur de démocratie.

Une quinzaine d'années plus tard, les avancées démocratiques et en matière de liberté d'expression sont indéniables. Paradoxalement, cette relative indépendance dont jouit la presse ne va pas sans une épidémie de poursuites de journalistes pour diffamation. Le 25 mai dernier, l'organisation française Reporters Sans Frontières (RSF), dénonçait l'incarcération d'Abdel Fettah Ould Ebeidna, directeur du quotidien arabophone Al-Aqsa, suite à la plainte pour "diffamation" d'un homme d'affaires, Mohamed Ould Bouammatou. Dans son édition du 16 mai, ce quotidien avait mis en cause ce dernier dans une vaste affaire de trafic de cocaïne impliquant le fils d'un ancien président mauritanien, un homme politique et plusieurs fils de notables. « L'article, mêlant des affirmations peu étayées et des informations au conditionnel, affirmait notamment que Mohamed Ould Bouammatou avait été inculpé dans l'affaire. Ebeidna a été mis en liberté provisoire quatre jours plus tard », rapporte RSF.

S'il se prononce clairement pour une dépénalisation des délits de presse, Mamadou Sy estime que la prolifération des procès s'explique par la méconnaissance de la plupart des journalistes mauritaniens des rudiments de leur métier. « Ils ne prennent pas la peine de vérifier leurs informations et font des rumeurs les titres de leur Une», regrette-il.

« Maintenant que les lignes rouges ont disparu, le défi aujourd'hui c'est la formation. Nous n'avons pas d'écoles de journalisme en Mauritanie. Sans formation, la professionnalisation ne se concrétisera pas plus que le respect de la déontologie. D'où les dérives auxquelles nous assistons en ce moment », constate le directeur de L'Eveil.

La formation n'est pas le seul écueil auquel achoppe la presse mauritanienne. « Nous souffrons aussi de l'exiguïté du marché. Les Mauritaniens ne lisent pas beaucoup. Notre lectorat est embryonnaire. Du fait de la prévalence de la tradition orale en Mauritanie mais aussi d'un taux d'alphabétisation de 46 %», explique Sy dont l'hebdomadaire qui tire à 2000 exemplaires caracole en tête des journaux les plus diffusés du pays.

Pour mieux cerner les difficultés quotidiennes d'un patron de presse du cru, précisons qu'en Mauritanie, un exemplaire est lu par 20 personnes en moyenne. En outre, les « petits vendeurs » louent L'Eveil à 20 ouguiyas (0,02 euros) alors qu'ils sont supposés le vendre moyennant 200 ouguiyas (approxi. 2 euros). « Nous souffrons aussi du faible réseau de distribution qui reste informel », poursuit le fondateur de L'Eveil qui malgré les nombreux obstacles est prêt à recommencer. Son prochain projet : le lancement d'un titre arabophone !