09 Mai 2007
 
Liberté de la Presse:
« Endurant l’oppression, la pauvreté et la torture, la moindre des choses est d’insulter le président ! »

Dans un éditorial, la journaliste Mona Eltahawy analyse l'actuel climat politique en Egypte et la manière dont le président Moubarak réprime la blogosphère locale.

Mona Eltahawy

Abdel Kareem Nabil, le blogueur égyptien de 22 ans condamné à trois ans de prison pour avoir offensé l'islam et à une année de plus pour avoir insulté le président Hosni Moubarak, n'était même pas né quand ce dernier est arrivé au pouvoir.
C'est à la fois pathétique et paradoxalement réjouissant que le régime de Moubarak, aux commandes depuis 25 ans, ait ressenti la nécessité de condamner un jeune homme « armé » d'un simple clavier et d'une connexion Internet.Aussi inquiétante que puisse être cette sentence, elle constitue assurément une victoire pour les jeunes blogueurs égyptiens qui, tout comme Nabil, n'ont connu aucun autre dirigeant que Moubarak.
Les blogueurs égyptiens irritent le régime depuis des mois déjà. Ils affichent l'audace de ceux qui savent que leur jeunesse n'est pas leur seul atout. Ils savent aussi embarrasser un régime qui a plein de choses à cacher. Certains d'entre eux combinent activisme en ligne et bon vieux militantisme de rue en prenant part à des manifestations. L'an dernier, nombre d'entre eux ont passé des semaines derrière les barreaux pour le motif éculé d'insulte envers le président. Cela n'a fait que renforcer leur légitimité de jeunes gens défiant un dirigeant vieillissant et a valu à certains d'entre eux une notoriété certaine.
Le régime de Moubarak n'aimerait rien tant que bloquer tous les blogs et jeter tous leurs auteurs en prison. Mais il sait la capacité des blogueurs à faire les gros titres et à susciter l'indignation. Pour preuve la comparution le 3 mars dernier de deux policiers qui avaient battu et sodomisé un chauffeur de bus dans un poste de police. Ils ont été arrêtés à la fin de l'année dernière suite au tollé général suscité par la diffusion de la vidéo mettant en scène les actes de torture qu'ils ont infligés sur des sites web et des blogs. Grâce aux blogs, cet incident s'est retrouvé à la une des medias et le régime était forcé d'y réagir. Reste à savoir si les agents dont leur procès a été ajourné au 6 mai seront ou non condamnés.
Pourquoi les foudres du régime se sont-elles si brutalement abattues sur Nabil tout particulièrement ?
À cause de l'islam.
Nabil s'est toujours exprimé librement dans sa critique du régime mais aussi sur l'islam et l'université Al Azhar, haute autorité de l'islam sunnite. Pas un seul de ces propos sur l'islam ou sur le président n'aurait dû lui valoir ni un tel procès, ni une telle accusation pas plus qu'une condamnation. Mais sous l'Égypte de Moubarak, les autorités savaient qu'elles gagneraient facilement quelques points dans l'opinion publique en traînant ce jeune homme en justice pour insultes à l'islam.
Cette épreuve est l'incarnation même d'un régime qui a passé un quart de siècle à étouffer la vitalité d'un pays qui s'est toujours félicité d'en regorger. Non seulement, il brandit une masse pour intimider tous ceux qui osent s'opposer à sa loi mais il s'est aussi pernicieusement arrogé l'islam. Et ce en réduisant la religion à un concours de gros muscles où il s'affronte à la confrérie des Frères Musulmans pour déterminer lequel des deux est le plus musulman.
Comment oublier qu'il y a tout juste un an, l'Égypte prenait la tête d'une campagne de protestation fabriquée contre les caricatures représentant le prophète Mohamed publiés dans le journal danois Jyllands-Posten. Aujourd'hui comme alors, agiter le drapeau de la colère et de l'offense faite aux musulmans n'est que le moyen médiocre choisi par le régime pour redorer son blason au moment où les Frères musulmans sont plus forts qu'ils ne l'ont jamais été.
Ultime ironie : la confrérie des Frères musulmans représente le plus grand groupe d'opposition au Parlement précisément parce que c'est ce que souhaite Moubarak.  Bien qu'illégale, cette confrérie a été autorisée à participer ouvertement au scrutin parlementaire de 2005. Ces élections se sont avérées complètement faussées quand les Frères Musulmans ont commencé à remporter quelques sièges de trop pour que le régime égyptien ne se sente pas menacé. Les 88 sièges dont ils se sont emparés sont les épouvantails parfaits que le pouvoir agite devant un gouvernement américain craintif et conciliant.
Il n'a pas fallu longtemps pour que Moubarak revienne à ses vieilles habitudes envers les Frères Musulmans et les jette massivement en prison. Avertissement clair qu'il n'avait pas sérieusement reconsidéré leur rôle dans la société égyptienne.
Ce recours à la fois abusif et cynique aux lettres de créance religieuses que le régime de Moubarak a passé 25 ans à perfectionner n'a pas seulement instillé chez les Égyptiens l'impression d'être coincés entre l'arbre - Moubarak - et l'écorce - les Frères Musulmans - mais a également posé les fondations de ce qu'on ne peut que décrire comme une hystérie religieuse. Grâce à des passages quasi quotidiens à la télévision égyptienne de théologiens, un islam conservateur d'État est devenu l'autel sur lequel le pouvoir oblige les Égyptiens à professer leur foi. On s'étonnera donc à peine que les propres parents de Nabil semblent l'avoir renié suite aux allégations selon lesquelles il aurait insulté l'islam.
La majorité des Égyptiens n'a même pas daigné se rendre aux urnes lors des élections parlementaires auxquelles la confrérie fut autorisée à se présenter - un signe clair que la population rejette les faux choix qu'on lui propose entre un dictateur qui recourt à la religion pour asseoir son autorité et un mouvement islamiste qui se sert de la politique pour accéder au pouvoir. Mais les dégâts datent déjà de longtemps et aujourd'hui le simple fait de suggérer qu'on puisse remettre en cause ce que l'État et ses religieux nous disent être l'islam mène très facilement aux épreuves que subit Nabil.
Pourtant, quand le régime se drape aussi ostensiblement d'apparats religieux, il doit se conformer à ses propres valeurs. Si cet État est un si vertueux défenseur de l'islam (et soyons-en certains, l'islam qui prolifère allégrement depuis plus de 1 400 ans n'a pas besoin d'être défendu), alors voyons comment il s'y plie.
Que dire de la torture systématique dans les postes de police et les prisons égyptiennes si ce n'est qu'elle est une insulte à la justice sociale inscrite au coeur de l'islam ? N'est-ce pas un affront à ce même islam que de voir Moubarak, sa famille et leur cercle intime bénéficier de la chétive croissance économique, qu'ils mettent si fièrement en avant, tandis que de nombreux Égyptiens ne peuvent s'offrir de viande et doivent jongler entre deux ou trois emplois pour survivre ?

Quelle sorte d'islam le régime de Moubarak défend quand un chauffeur de bus peut être traîné dans un poste de police, sodomisé avec un bâton tandis que des agents de police filment ces tortures avec un téléphone mobile puis l'envoient aux collègues de ce chauffeur pour s'assurer que son humiliation et ces intimidations restent dans la postérité ?
C'est alors qu'entrent en scène les blogueurs. Ils établissent ces liens et envoient des SMS. Ils bloguent et montrent sur YouTube que l'empereur est nu. Ils déjouent également les plans de ce même empereur et de ses hommes de main en manipulant et en utilisant à leur avantage une technologie qui au quotidien égalise le terrain de jeu de l'information.
La condamnation de Nabil est sans doute le symptôme d'un régime fatigué lancé à tous les blogueurs pour les avertir que la prison les attendra toujours mais il est très peu probable que cela les intimide. Alaa Abdel Fattah, qui avec sa femme la militante Manal Bahey El Deen, tient le blog Manal And Alaa's Bit Bucket figure parmi ces militants blogueurs qui ont passé 40 jours en prison l'an dernier. Quand je l'ai rencontré au Caire en novembre dernier, il m'a confié qu'avant sa détention il s'était toujours demandé à quoi ressemblait la prison et que maintenant, il le savait. Voilà un épouvantail réduit en poussière. Il continue à bloguer et ne mâche toujours pas ses mots.  Au lendemain de la condamnation de Nabil, Alaa a résumé cette farce en déclarant à Associated Press :
« Nous (le peuple égyptien) endurons l'oppression, la pauvreté et la torture, alors la moindre des choses est d'insulter le président ! »
Moubarak ne possède ni l'Égypte ni l'islam. Les blogueurs continueront de le lui rappeler. Et personne ne pourra les faire taire. Non seulement parce qu'ils savent déjouer les adresses IP bloquées mais aussi parce qu'il est impossible de faire taire la jeunesse. Elle trouvera toujours le moyen d'avoir le dernier mot.

Journaliste et analyste égyptienne, Mona Eltahawy est spécialisée dans les questions arabes et musulmanes. Elle a vécu en Arabie saoudite et en Israël et vit actuellement à New York. Cet article a initialement été publié sur http://www.saudidebate.com le 1er mars 2007. L'adresse de son site web est : http://www.monaeltahawy.com