25 Avril 2007
 
LA GESTION DES JOURNAUX:
Pas un jour sans Al Dustur

Avec l'ambition d'offrir aux Egyptiens un regard différent sur l'actualité, l'hebdomadaire indépendant Al Dustur a lancé fin mars un quotidien qui porte le même nom. A cette occasion, APN s'est entretenu avec Ehab Elzelaky, l'éditeur de la publication pour connaître les motivations d'une telle décision mais aussi les défis et les opportunités qui en découlent dans un contexte où les voix indépendantes et divergentes sont fermement incitées à se taire.

APN : Comment est née l'idée de transformer Al Dustur en quotidien ?
EE :
L'hebdomadaire Al Dustur est paru pour la première fois en 1995, mais les autorités en ont interdit la distribution en 1998 invoquant qu'il s'agissait d'une publication étrangère qui ne détenait pas d'autorisation en Egypte. La raison principale de cette interdiction était la critique acerbe dont faisait preuve cet hebdomadaire indépendant, numéro un en termes de ventes en Egypte, à l'encontre du régime. Après de longues années de tribulations juridiques en vue de relancer la publication et une fois qu'Al Dustur est devenu une entreprise de presse égyptienne conformément aux dispositions légales en vigueur, et ce suite à une série de jugements en faveur de la reprise de la publication, l'hebdomadaire a de nouveau retrouvé les kiosques en 2005.
Deux années après la republication, Al Dustur est devenu l'hebdomadaire 'non gouvernemental' jouissant du plus grand tirage en Egypte (120 000 numéros). Face à ce succès fulgurant, nous avons caressé le rêve de le transformer en quotidien étant donné le besoin urgent qu'éprouve le citoyen égyptien de lire un quotidien indépendant qui traite de sujets ignorés par les autres publications, surtout que le nombre de quotidiens est très limité. Et une fois les autorisations nécessaires obtenues, nous l'avons lancé.

APN :  Quand est paru le premier numéro du quotidien ? Estimez-vous que le contexte politico-économique est propice à une décision pareille ?
EE :
Le premier numéro du quotidien est paru le 31 mars 2007. Le contexte politico-économique est propice à une telle décision car le lecteur est assoiffé d'un nouveau genre d'informations et de sujets différents de ceux traités par les autres quotidiens disponibles sur le marché égyptien. En outre, Al Dustur est vendu au prix du marché (1 livre égyptienne =
0.12 Euros), ce qui ne constitue pas une trop grande contrainte pour le lecteur, qui avec le temps pourra se passer de la lecture d'autres titres qui ne répondent pas à ses besoins.
Quant à la conjoncture politique versatile que connaît l'Egypte actuellement et les protestations croissantes qu'elle suscite, elle a constitué l'indice qui nous a signalé que le marché avait besoin d'une voix alternative tel qu' Al Dustur. Signal qui s'était déjà manifesté après la republication d'Al Dustur via le fort taux de distribution. Malgré l'exaspération que provoque notre ligne éditoriale chez les personnes au pouvoir, il n'en demeure pas moins qu'il leur est très difficile de prendre des mesures coercitives contre nous telles que la fermeture, étant donné les critiques qui fusent de toutes parts contre le musellement des libertés d'opinion et d'expression en Egypte.

APN : Qu'a impliqué en termes de ressources humaines et budgétaires la publication d'un quotidien ?
EE :
Nos ressources humaines et budgétaires sont très réduites. Lorsque nous avons pris la décision de passer d'un hebdomadaire à un quotidien, nous étions conscients des problèmes qu'impliquerait une telle décision. Bien évidement, le nombre de journalistes et le budget ont presque doublé. D'ailleurs, tous les employés consentent plusieurs sacrifices en termes de temps et de salaires pour prendre part à cette aventure et faire en sorte qu'elle se poursuive.

APN : Quels sont les tirage de l'hebdomadaire et du quotidien, leur prix et leur pagination respectifs ?
EE :
Le tirage de l'hebdomadaire qui paraît toujours sous le même titre le mercredi s'élève à 130 000 copies. Il comporte 28 pages et il est vendu 2 livres égyptiennes (0.25 Euros). Le quotidien de 16 pages tire à 70 000 exemplaires et il est vendu au tarif d'une livre égyptienne
(0.12 Euros).

APN : Qu'en est-il du contenu ? Avez-vous supprimé ou créé des rubriques ou des sections ?
EE :
Le quotidien diffère du point de vue de la forme et du contenu de l'hebdomadaire. Ce dernier comporte davantage d'analyse en plus d'un certain nombre de pages récréatives proposant des sections « jeunesse » et abordant des thématiques comme les jeux vidéos, les phénomènes surnaturels, la critique journalistique...etc. En revanche, le quotidien focalise sur l'information. Un certain nombre de plumes illustres, à l'instar de l'écrivain Fahmi Houwaydi et du penseur Jalal Amine, signent tous les jours des articles. Nous mettons également l'accent sur d'autres sections prisées par le lecteur comme le sport auquel nous consacrons deux pages. Une page est dédiée à l'actualité internationale, une autre aux crimes et deux autres aux sujets divers comme la météo, la bourse...etc. Toutes ces rubriques sont nouvelles et n'existaient pas dans l'hebdomadaire. Ceci dit, nous continuons à fournir de l'information et des enquêtes traitées en conservant le ton qui a fait la réputation d'Al Dustur depuis son tout premier numéro. Nous avons également maintenu la même ligne éditoriale qui s'oppose aux politiques menées actuellement par le régime.

APN : Quel est l'accueil des lecteurs ?
EE :
A ce jour, les indices sont plutôt de bon augure si l'on considère le tirage et l'accueil. De plus, les premiers jours de parution, caractérisés généralement par l'instabilité et la trépidation, se sont écoulés paisiblement. L'équipe est en voie de devenir plus harmonieuse et plus homogène.

APN : Avez-vous investi dans une dans une campagne publicitaire pour annoncer ce changement ?
EE :
Oui, nous avons lancé une campagne publicitaire de petite envergure avant la parution. Elle a débuté par des annonces dans l'hebdomadaire pendant deux mois environ ainsi que dans le magazine Sawt Al Oma, qui figure parmi les hebdomadaires les plus diffusés. Quelques jours avant la parution, nous avons boosté la campagne publicitaire par le biais de spots sur des chaînes de radio et de télévision indépendantes. De même, nous avons passé des annonces dans des quotidiens indépendants et d'opposition. Le plus étonnant c'est qu'un hebdomadaire indépendant plutôt libéral a refusé de publier notre annonce sans avancer de raisons convaincantes pour motiver son refus.

APN : Quel est l'accueil des annonceurs ?
EE :
Nous sommes dans une situation plutôt paradoxale car même si Al Dustur figure parmi les hebdomadaires les plus diffusés, il n'en demeure pas moins que nous publions peu d'annonces publicitaires. La raison est simple : la majorité des annonces publicitaires proviennent des sociétés publiques ou des entreprises privées dont les propriétaires font partie intégrante du sérail au pouvoir. C'est pour cette raison que beaucoup refusent de passer des annonces dans Al Dustur en raison de sa ligne éditoriale la critique acerbe,  par crainte de subir des pressions des autorités. En ce qui concerne les entreprises publiques, celles-ci reçoivent des instructions pour ne pas passer des annonces dans Al Dustur. C'est une forme de pression financière sur Al Dustur. En dépit de tout cela, les revenus engrangés uniquement par les ventes figurent parmi les plus élevés en Egypte. Nous pensons que cette situation va perdurer tant que d'aucuns changent leur façon de penser et tentent de profiter de la popularité de notre publication pour faire connaître leurs produits.

APN : Quels sont les défis que pose la gestion d'un quotidien (par rapport à un hebdomadaire) ?
EE :
Du temps où nous publiions uniquement l'hebdomadaire, nous travaillions de quatre à cinq jours par semaine et consacrions beaucoup de temps à la réflexion, à la planification et à la publication des numéros et parfois au changement de plusieurs parties avant l'envoi à l'imprimerie. En revanche, dans un quotidien, étant donné le budget restreint et le peu de ressources humaines dont nous disposons, la pénurie de sources d'informations en général en Egypte et principalement lorsqu'il s'agit des journalistes d'Al Dustur, la rédaction est contrainte à travailler sept jours sur sept sans arrêt avec une durée de travail quotidienne de l'ordre de 12 heures par jour afin de partir avec acharnement à la quête des informations. Et ce en vue de rassembler un contenu original et de présenter du nouveau au lecteur tout en bouclant le numéro avant la concurrence car nous devons partir très tôt à l'imprimerie (nous ne disposons pas d'une imprimerie privée et nous sommes donc contraints d'arriver en premier avant les journaux concurrents qui impriment au moins deux heures après nous). De plus, la majorité des journalistes sont des jeunes qui ont besoin d'être encadrés et conseillés. Autant d'éléments constituent un fardeau supplémentaire pour la rédaction. Ceci dit, nous sommes tous ravi de notre sort car nous sommes conscients nous exerçons bien plus qu'un simple métier qui nous permets de gagner notre vie.