20 Avril 2007
 
Nouvelles du Monde des Médias:
Les médias mauritaniens mis à l’épreuve

Deux ans après le coup d'État militaire qui a mis fin à près de vingt ans de régime autoritaire, les Mauritaniens se sont rendus aux urnes, un scrutin qui a eu valeur de premier test pour les médias publics. Et tandis que certains observateurs ont salué le succès des médias publics pour une couverture équitable et neutre, d'aucuns restent sceptiques face au triomphe proclamé d'une presse qui fonctionne à l'heure où le pays n'a pas encore totalement tourné la page des procès et des épreuves qui découlent de son histoire complexe.

La couverture des élections, du 24 février au 25 mars, a été suivie par l'organisation de défense de la liberté de la presse, Reporters Sans Frontières (RSF). Cette ONG parisienne a félicité les médias mauritaniens pour leurs efforts continus en vue de respecter les règles d'équité et d'égalité lors de leurs reportages sur les candidats malgré quelques dysfonctionnements mineurs.

« Dans l'ensemble, RSF est satisfait de la manière dont la campagne a été couverte par les médias publics et salue la façon dont les journalistes et les rédacteurs en chef travaillant tant dans les médias audiovisuels, journaux et agences de presse ont relevé le défi de proposer aux Mauritaniens une couverture équilibrée et neutre lors de cette élection historique », a déclaré RSF.

Lors du premier tour, les principaux candidats ont bénéficié d'une couverture médiatique plus importante malgré la répartition par la Haute autorité de la presse et de l'audiovisuel (HAPA) des spots de chaque candidat. Les médias publics ont essayé de corriger ce léger déséquilibre, qu'ils ont attribué au fait que les petits candidats étaient moins présents sur le terrain, en réduisant le temps d'antenne des principaux candidats.  

Lors du second tour, de petites alertes ont émergé quand le cabinet de l'ancien ministre candidat Ould Cheikh Abdellahi a bénéficié d'un temps d'antenne supérieur à celui du candidat de l'opposition, Ould Daddah. Le code électoral ne prévoyant pas la poursuite de la campagne officielle après le premier tour, deux minutes de temps d'antenne ont été accordées à chaque candidat perdant quand ils se prononçaient en faveur de M. Abdellahi, ce qui a valu à ce dernier un temps d'antenne plus important.

L'HAPA a relevé ces déséquilibres et la Radio de Mauritanie a essayé de les compenser la semaine suivante en accordant un temps d'antenne supérieur à M. Daddah qu'à son rival. Les deux candidats ont également participé à un face-à-face diffusé en direct le 22 mars sur la TVM et à la radio durant lequel leur temps de parole a été contrôlé par l'HAPA et l'équité respectée.

« Le respect des règles d'équité et d'égalité est un exercice complexe qui a été relativement bien mené par les médias publics mauritaniens. Au-delà du déséquilibre des chiffres, qui n'est pas dramatique, RSF voudrait saluer la bonne volonté et les efforts entrepris par les responsables et rédacteurs des médias publics durant cette période historique et sensible, ainsi que le pragmatisme de l'HAPA et son approche constructive », a déclaré RSF.

Le suivi des élections par RSF portait également sur la couverture électorale par les médias publics, notamment la Télévision de Mauritanie, la Radio de Mauritanie ainsi que les quotidiens Horizons et Chaab et l'Agence Mauritanienne d'Information et ce du 24 février jusqu'à la fermeture des bureaux de vote et l'annonce du candidat gagnant.

Les élections n'ont pas été couvertes uniquement par le service public et tout le monde ne partageait pas la même vision optimiste sur l'état des médias. Cela n'est guère surprenant quand on connaît le contexte social, historique et culturel complexe dans lequel opèrent les médias de ce pays en développement.

George Kazolias, professeur de journalisme à l'Université américaine de Paris et un des principaux producteurs pour RFO-AiTV, avait tout autre avis sur la question. M. Kazolias, qui a formé des journalistes en Mauritanie dans le cadre d'un programme parrainé par les Américains intitulé « Rôles et Responsabilités de la Presse dans la Démocratie » du 5 au 8 février 2007, est moins optimiste que RSF. Le séminaire s'adressait à 20 journalistes de la presse écrite indépendante francophone dans le but de « répondre à un besoin critique dans un pays en voie de démocratisation : pour permettre l'émergence d'une presse libre et responsable ».  Grâce à son expérience et ses échanges avec les journalistes mauritaniens, il a commenté les difficultés rencontrées lors du processus de création d'une presse efficace.

« Les journalistes n'ont aucun repère et la liberté de la presse est quelque chose de nouveau » a-t-il expliqué, « il n'y a pas de public puisque 40 % de Mauritaniens sont analphabètes. »

Un des principaux motifs de préoccupation de M. Kazolias à l'endroit des journalistes qui couvraient les élections était que nombre d'entre eux restaient des « plumes à acheter », un terme utilisé pour décrire le fait que les hommes politiques paient les journalistes pour propager leur idées. Cette pratique, explique-t-il, est traditionnelle en Mauritanie.

Autre problème, la difficulté de s'approvisionner en papier en Mauritanie où le prix de vente reste parmi les plus élevés au monde.

La situation est néanmoins complexe en Mauritanie et de nombreuses difficultés persistent, qui rendent le métier de journaliste difficile à pratiquer.

« Tout se décide dans un système de 'salon' issu de la tradition nomade où l'on discute et décide de cette manière », explique-t-il. Selon Kazolias, c'est ce à quoi les Mauritaniens étaient habitués, donc toute tentative d'occidentaliser la transition démocratique ne pouvait se mettre en place du jour au lendemain.

En réponse au rapport de RSF sur la couverture médiatique des élections, il déclare que cela vient du fait qu'ils observaient les médias publics.

« Ce rapport reflète l'atmosphère générale des élections sans attention particulière au contenu des articles. Les journaux appartiennent au gouvernement et ils sont étroitement surveillés. Une presse libre ne peut fonctionner que dans un environnement libre et équitable. »

« Les élections se sont déroulées comme prévu. Le candidat qui était censé vaincre a gagné » poursuit-il. Il s'agit de voir maintenant si les promesses seront tenues.

En dépit d'un climat de liberté, il reste préoccupé par les difficultés que les journalistes rencontrent encore. « Toutes les conditions sont réunies pour l'émergence d'une presse libre et équitable, mais le pays sort d'un système d'esclavage et de castes. D'aucuns croient encore que tout leur appartient. Ils ne gravitent pas forcément dans le monde des médias, mais il reste encore beaucoup à apprendre. La liberté de la presse est toute nouvelle et ils y travaillent. »

Quand on lui demande s'il y a des leçons à retenir des efforts consentis par les médias mauritaniens dans un contexte de démocratie naissante, il réplique aussitôt : « Je pense que la question est mal posée. Il faudrait plutôt chercher à savoir ce que les Mauritaniens peuvent apprendre des autres pays africains. » Il a alors expliqué que de nombreux journalistes ont peur de la radio faisant référence à Mille Collines et au génocide du Rwanda. Cependant, M. Kazolias explique que dans un pays où vivent 40 % d'analphabètes, ce type de media est très important pour le bon fonctionnement de la démocratie.

Pour M. Kazolias, la Mauritanie apporte la preuve qu'une presse et une démocratie efficaces ne se créent pas du jour au lendemain. Les médias doivent encore affronter bien des défis en Mauritanie. « On manque de tout. Il faudrait une école de journalisme. Il leur faudrait apprendre des choses nouvelles, comme l'art de mener un entretien et non pas seulement apporter de l'eau au moulin de la personne interviewée. Ils ont besoin de fonds, de moyens d'assurer leur indépendance financière. Ils ont des besoins en termes d'éducation, de papier, de tout. Mais ils essaient».

Source: RAP 21