11 Avril 2007
 
La Voix des Éditeurs:
La faute à Sibawayh

Ex-directeur du bureau parisien du journal égyptien Al Ahram et ancien présentateur du journal télévisé en Egypte, Chérif Choubachy a récemment signé un livre, A bas Sibawayh, qui a suscité une polémique dans le monde arabe.Il y soutient que l'une des raisons majeures du malaise arabe réside dans la langue arabe dont les règles complexes sont figées depuis des siècles. A l'occasion de la parution de la version française, intitulée Le Sabre et la virgule, aux éditions Archipel, APN l'a rencontré. Une occasion donc pour parler de ce livre controversé mais aussi d'avoir le sentiment de ce journaliste, qui exerce depuis près de 40 ans, sur la situation de la presse arabe.


APN: La version originale de votre livre s'intitule A Bas Sibawayh (le plus grand grammairien de la langue arabe). Vous écrivez que les arabes chevauchent un chameau sur une autoroute et qu'aucun Arabe n'est capable d'écrire correctement sa propre langue. Vous êtes plutôt provocateur.
CC: Non mais il se trouve que quand on dit la vérité et qu'elle blesse et qu'elle touche à un tabou alors ça devient forcément provocateur. Peut-être que le titre est délibérément provocateur mais seulement le titre, le reste je le pense malheureusement.

APN: Vous avez été vice-ministre de la culture de 2002 à 2006 et vous avez été contraint à la démission suite à une vague de protestations officielles.
CC: Ce n'est pas exactement cela mais depuis que j'ai écrit ce livre je n'ai eu que des ennuis. Sa parution a provoqué une levée de boucliers, des attaques terribles dans la presse arabe, un débat au Parlement en Egypte... J'ai compilé plus de 1200 pages d'articles sur mon livre dont 97 % de critiques qui s'érigeaient contre les arguments que j'avance.

APN: Que faites-vous aujourd'hui à part écrire des pamphlets ?
CC : J'écris pour Al Ahram et dans les pages « opinion » du quotidien égyptien Nahdat Masr et des livres.
 
APN : Vous n'êtes pas de ceux qui sont pour que l'arabe subisse le même sort que le turc et se latinise. Vous êtes contre la suprématie des dialectes sur la langue écrite, concrètement que proposez-vous ?
CC : Je préconise la simplification de la grammaire et de la syntaxe. Le problème de l'arabe est, qu'étant la langue du coran, elle est considérée comme sacrée donc intouchable. L'arabe est la seule langue au monde dont la grammaire n'a pas bougé d'un iota depuis 1500 ans. C'est un phénomène unique mais ce n'est pas un phénomène positif malheureusement pour nous et contrairement à ce qu'on peut penser. Prenez le duel (al mouthana), la langue arabe est la seule à avoir conservé cette forme en plus du singulier et du pluriel. On me rétorque que c'est une force de l'arabe. Et bien pas du tout ! Les langues qui existaient quand l'arabe a émergé, c'est-à-dire vers le IV ou Vème siècles après JC, contenaient toutes le duel. Elles ont ou bien complètement disparu comme le syriaque ou l'araméen ou ont évolué de manière décisive comme le grec ancien et ont toutes abandonné le duel. Ce n'est pas par hasard. C'est que cette façon de penser ne correspond plus au rythme de la vie. La langue est le reflet d'un esprit, d'une culture et d'une civilisation et aujourd'hui on ne réfléchit pas comme ceux qui vivaient au temps du prophète. Ils avaient une certaine vision du monde qui était représentée par cette langue complexe alors qu'aujourd'hui on voit le monde d'une façon différente. Le problème aujourd'hui est que les règles de la grammaire arabe, figées depuis des siècles, sont si complexes qu'elles encombrent le cerveau qui est moins disponible pour acquérir d'autres savoirs.

APN: La presse arabe contribue-t-elle à la modernisation de la langue ? Quel rôle les journaux peuvent-ils jouer à cet égard ?
CC: La presse arabe a contribué à la modernisation de la langue et du lexique mais c'est un processus naturel et spontané. Il n'a pas été voulu, ni pensé et il ne concerne pas du tout la syntaxe ou la grammaire. Je ne pense pas que la presse ait à l'heure actuelle un rôle à jouer dans la modernisation de l'arabe car un journal ou un journaliste n'aurait pas le courage de contrevenir aux règles convenues de la grammaire. J'estime que c'est le travail des académiciens d'établir un consensus et une fois que de nouvelles règles de grammaire seront décrétées la presse pourra contribuer à la modernisation de la langue. Ces nouvelles règles, il faut les réclamer dès maintenant sinon on ne les aura jamais et l'on vivra dans un état de régression permanente.

APN : Que pensez-vous de la qualité de la presse arabe ?
CC : Elle n'est pas très bonne. Son contenu est plutôt superficiel. C'est une presse souvent partisane et pas très objective. Il faudrait qu'elle reflète beaucoup mieux la société arabe qu'elle représente. Il y a certainement un déficit de liberté d'expression mais il ne justifie pas tout. L'autre point majeur c'est que nous avons une fausse conception de la presse. La mission initiale de la presse était de donner l'information pure. Aujourd'hui elle doit au-delà du factuel proposer des analyses. Et ces analyses font défaut aux journaux arabes.

APN: Quel est votre sentiment sur la liberté de la presse en Egypte ?
CC : La presse indépendante a une grande marge de liberté. Elle attaque le régime, le président Moubarak.

APN : Et elle se retrouve au tribunal. C'est ce qui est arrivé à Ibrahim Issa (rédacteur en chef d'Al Dustur) récemment.
CC : Il a été acquitté.

APN : Aucune peine de prison n'a finalement été retenue mais il a été condamné à une amende.
CC : C'est normal. Vous croyez que les gens ne payent pas d'amende en Occident. Vous savez, chaque pays a ses sujets tabous. Ceci étant, il est évident que l'Egypte peut mieux faire en matière de liberté d'expression.